Autoportraits

il fallait bien parfois

que le soleil monte un peu de rougeur aux vitres

pour que nous nous sentions moins seuls

il y venait alors quelque souvenir factice de la beauté des choses

et puis tout s’installait dans la blancheur crue du réel

qui nous astreignait à baisser les paupières

pourtant nous étions aux aguets sous notre éblouissement

espérant une nuit humble et légère et sans limite

où nous nous enfoncerions dans le rêve éveillé de nos corps

 

Marie Uguay Autoportraits

Rives (extraits)

Une bouche s’ouvre sur la beauté de la terre.

Tu retrouves les racines d’ancêtres, les visages nus appuyés aux volets des voyages, des souvenirs de gitanes et de faucons dessinés dans les livres.

Les murs sont abolis.

Seuls les vivants viennent regarder la mer: pour le passage de la lumière.

*

Ni frontières, ni géographies.

Le fleuve prend l’espace de la présence, de la disparition. Longue à dormir debout l’histoire des noyés de la terre.

Il faut, durant les nuits d’octobre, des mains de femme en train de coudre, des mains sur les nuques posés pour la pensée.

*

Au large, toute conscience est déployée.

Surgissent les vagues du vocabulaire entre les touffes de varech et les vols de pluviers.

S’érigent les bibliothèques et les musées parmi les écumes et le feuilles de musique.

*

L’eau glisse sur les eaux. L’aile de l’oiseau use le rocher.

Tu écris cette inlassable phrase, monochrome et sans connaissance, que récite le fleuve.

Paul Chanel Malenfant Fleuves

Le paradis des apparences (titre du recueil)

J’ai édifié un monument aussi fragile que l’herbe

Aussi instable que le jour, aussi fuyant que l’air.

Mobile comme la pluie qu’on voit dans les rues.

 

Je l’ai couché sur du papier qui se desséchera,

Qui pourra brûler, ou que l’humidité ensemencera

De moisissures grises, roses et vertes.

 

Qui jetteront un parfum pénétrant de terre.

Je l’ai bâti de la matière impermanente d’une langue

Qu’on ne parlera plus, tôt ou tard, qu’on prononcera

 

Autrement, pour former d’autres mots qui porteront

D’autres pensées. Je l’ai voué à l’oubli qui enveloppera

Tout ce que ce jour baigne de sa douceur

 

Robert Melançon Le paradis des apparences

Jardins des vertiges (titre du recueil)

Le réel a trop de dessous

et pourtant rien à cacher

 

Cherche et ne trouve pas

il n’y a que du jour en train de s’évader

 

Chaque pierre est un os

de la vieille mer

 

Il faut en frotter sa peau

pour sentir le temps

 

Claudine Bertrand Jardin des vertiges

La nudité sur la terre

Toujours nus sur la Terre

(la plus lente des planètes),

toujours imprudents dans l’amour,

nous sommes en train d’écrire comme si un ennemi se cachait en nous.

Les nuits vivantes sont courtes;

la lumière viendra sans doute nous séparer.

Capables de lécher les mots,

savoir être parfaits, parfaitement inquiets,

avalant le passé avec le bleu lame de fond.

Les étoiles prennent encore beaucoup de place dans le ciel.

 

André Roy Les amoureux n’existent que sur la terre

Chant pour un Québec lointain

(extraits)

Liminaire

Il y a des pays qui se voient au lointain et ne peuvent autrement devenir prochains. Il y a des pays qui sont des corps, d’autres des livres et puis ils disparaissent dans la nuit des temps. Il y a des pays sans rives où de chaque côté on risque le vide, un peu comme les lits, ainsi le mien. S’y lever pour fouler le sol, tous les sols, demande un souffle, désir de jour, de veille.

*

Mais vibre dans l’espace blanc

est-ce le chant

l’histoire récitée

tout chute et pourtant veille

étrange éden ou noces soudain

chant du Québec proche et lointain

Madeleine Gagnon Chant pour un Québec lointain

Marée montante

J’éteins ce texte

comme une lampe

qui a trop brûlé les yeux.

Le livre n’est plus visible

sur la table, les pages

fument où quelque bonheur

passait le corps

de livrer ses sources,

ami toujours vert.

Je me lève à froid

dans un souci devenu

mien, dans un néant

qui me déborde

et j’entends la mer

dans Montréal.

 

Pierre Nepveu Mahler et autre matières