Grand Hôtel des Étrangers

écrire vivre et aimer

dans le désir infini du visage du temps.

 

Il nous faut témoigner avec grandeur de notre perte

partir sur les chemins du monde

laissant des traces sans retour

là dans le noir brûlé des choses

malgré la blancheur qui nous habite

aller au loin aller dans les mots charcutés

les sons rauques et les mixtures du néant

il nous faut tout prévoir tout nommer

tout reprendre des mémoires

où s’écroulent nos âmes

en renaissances aux poudroiements légers

entre les sentiments et les cités

départager les cimes liées aux urgences

par l’exacte beauté des meurtrissures

une lumière cristalline défenestrant les voix

diffuse les espoirs d’un chant

d’un si calme chant si dense

redevenu imaginable sachant

qu’il nous faudra tout perdre

tout refaire et créer

découvrir des gouffres

rêver sans illusion

et sans se taire aller

au loin à l’horizon

écrire vivre et aimer

dans le désir infini du visage du temps.

 

Claude Beausoleil Grand Hôtel des Étrangers, poème liminaire

Moments (extraits)

I

[…]

Je suis au petit début

Imprécis d’une journée

Que pendule tapote,

Doucement, comme une glaise,

Pour lui faire un avenir.

 

Le grand silence m’enclôt

Comme en une serre chaude

Où ma peine doit mûrir.

 

Il ne se peut pas que j’aie

Attendu l’aurore en vain.

Il faut qu’il y ait, pour moi,

Le commencement, aussi,

De quelque chose…

[…]

 

Jean-Aubert Loranger Poèmes

Éden (extraits)

Et dans cette sorte de silence, une trajectoire devient admirable, un corps devient plus vivant par le récit de sa propre histoire, sans nostalgie. Le corps apparaît comme prodigieux, sans ombre, oui, quand il est raconté vraiment, tel que vivant, comme une histoire des sens, le corps est le point de départ, le rayonnement, n’ayons pas peur d’y consentir, on y accède par l’empathie et l’entendement, par sa propre trajectoire, son propre cheminement. C’est ainsi qu’une attraction se fait jour. La luminosité qui provient du monde éclairé au fond de la personne émue à nos côtés, on s’en approche, émerveillé. Rien ne paraît plus étranger. Le conte inouï d’une existence, on peut l’atteindre par l’ouïe et la vue d’abord, puis ces phrases et digressions, ces observations sur les effets de la lumière mènent au tangible. Il y a ici quelqu’un de touchant, ni enivré de mortelles considérations, ni apeuré de se dévoiler. Et la main se tend, tout naturellement, l’autre se détend.

[…]

 

Hélène Monette Plaisirs et paysages kitsch

Ravir: les visages

[…]

À coups de griffe sur la dure matière

le Menuisier creuse la surface

du monde, entame la chair

fouille les poches du temps

 

La tête appuyée contre l’échafaud

il pense: me déguiser en dieu

danser dans les mains du désordre

jusqu’à la pierre, jusqu’à la boue

[…]

 

Hélène Dorion Ravir: les lieux

 

La pratique du bleu

Quoi que tu écrives, même si cela est désert et silencieux, tu aimerais que toute chose coule comme si tu déroulais une pièce d’étoffe claire au-dessus de l’eau. Un lin d’Irlande. Souvent, ta voix rejoint les grands cercles allumés et les fumés transparentes à peine inclinées, à peine dessinées. Un trait nu quittant le centre, l’herbe suivant le vent. Tu t’en remets toujours à ce qui s’échappe et rompt avec l’espace. La matière du dehors passe alors au dedans.

 

Louise Warren La pratique du bleu

L’encontre (extraits)

Je réponds

qu’il y a le jour: la vie

se pend

A ce qui reste à vivre: ailleurs

Où elle creuse sa nuit
l’oiseau survole une tombe

Toujours : l’aile lourde

du poids que fait le vide
sous chaque battement —

Vent du vide — vague d’îles

Pour qu’une mer : à sa propre

surface,

Surnage : dans le naufrage évité

(et l’on met : toute une nuit

Dans le langage, afin qu’éclate

ici:

Le jour du monde — car toute chose

ne s’éclaire :

Que sur cette page que l’on noircit

— la tempête sur la mer)

[…]

 

Pierre Ouellet  L’Omis

 

 

Autoportraits

il fallait bien parfois

que le soleil monte un peu de rougeur aux vitres

pour que nous nous sentions moins seuls

il y venait alors quelque souvenir factice de la beauté des choses

et puis tout s’installait dans la blancheur crue du réel

qui nous astreignait à baisser les paupières

pourtant nous étions aux aguets sous notre éblouissement

espérant une nuit humble et légère et sans limite

où nous nous enfoncerions dans le rêve éveillé de nos corps

 

Marie Uguay Autoportraits