Or je suis dans la ville opulente (extraits)

pour trouver la trace de mes signes arrachés emportés
pour reconnaître mon cri dans l’opacité du réel

or je suis dans la ville opulente
la grande Ste Catherine Street galope et claque
dans les Mille et une Nuits des néons
moi je gis, muré dans la boîte crânienne
dépoétisé dans ma langue et mon appartenance
déphasé et décentré dans ma coïncidence
ravageur je fouille ma mémoire et mes chairs
jusqu’en les maladies de la tourbe et de l’être
pour trouver la trace de mes signes arrachés emportés
pour reconnaître mon cri dans l’opacité du réel

or je descends vers les quartiers minables
bas et respirant dans leur remugle
je dérive dans les bouts de rues décousus
voici ma vraie vie — dressée comme un hangar —
débarras de l’Histoire — je la revendique
je refuse un salut personnel et transfuge
je m’identifie depuis ma condition d’humilié
je le jure sur l’obscure respiration commune
je veux que les hommes sachent que nous savons
 

Gaston MIRON, Monologues de l’aliénation délirante

Remous

Fuis cette onde placide

Où s’ébat trop de ciel;

Je saurai de mon ventre flude

T’arracher au soleil. Je saurai,

Tes jambes à mes jambes sœurs

Et ton cœur enserré de mes bras,

Épuiser l’ultime paysage

Du dernier souvenir.

 

Ta nuit seule en ma nuit;

Ton âme flétrie à mon agonie;

Ta musique ardente morte à mon long silence:

Je glisserai sur toi mes lentes caresses d’algues…

Et dans les conques nouvelles de ta bouche et tes yeux

J’éterniserai

La mortelle douceur de mon baiser

Et de mes larmes.

 

Alfred DesRochers  Voie d’eau

Poèmes en feu

Mes désirs ont gravé des fleurs de marbre
Dans les vagues insensibles

 

Ruines de mes idoles
Frayeur de mon espoir insensé
Je sens la terre et le ciel vibrer en moi
Tous les hommes habitent ensemble
Les portails de mon cœur

Les hommes n’ont plus besoin de dieux
Mon cœur est maître de cette mer
Immense et rageuse
Mes désirs ont gravé des fleurs de marbre
Dans les vagues insensibles

Sans crainte ni regret
J’ai joué le drame de chaque âme
Le dur horizon me serre encore les yeux
Et sur des neiges éternelles
Au pied de l’autre aurore

J’ai brûlé tous les poèmes de l’homme.

 
Gatien Lapointe, Jour malaisé

Le dernier poème d’amour

1.
Je me rappelle des trains
Je me rappelle des trains qui se promenaient
de droite à gauche à droite dans les grandes
fenêtres de ton grand appartement sous le
petit ciel de Sudbury.

Deux ans si c’est pas plus et je n’oublie
pas le goût de ton cou le goût de ta peau
ton dos beau comme une pleine lune dans
mon lit.
Le goût de te voir et le coût de l’amour
et nos chairs hypothéquées jusqu’au dernier
sang.

Je me rappelle des trains qui ont déraillé
dans tes yeux
Le nettoyage a été long.

2.
Dans le restaurant on vieillit autour
d’un verre de vin.
Dehors le scénario est toujours le même :
une banque sur un coin une église sur l’autre.
L’amour nous évite comme quelqu’un qui
nous doit de l’argent.
Tu es en face de moi et
tu es en feu dans moi et
je te désire.
Ton manteau de fourrure ton sourire
ô animal de mes réveils soudains.

Ensoleillée mais froide
ta beauté s’étend comme des violons
sur la neige brûlée.
Tes yeux trempes
tes yeux trompent.

Le silence se couche entre nous.

3.
Cette photo de toi tu es quelque part
dans ce brouillard de couleur tu
pars dans ton char ton oldsmobile
mouillée et rouillée c’est évidement
l’automne ou peut-être même
le printemps c’est une mauvaise photo
du bon vieux temps
un polaroid trop près de la mémoire.

Tu te peignes dans le rétroviseur
je te colle sur mes paupières pour
te voir quand je dors
et soudainement tu es dehors avec
le soleil dans les flaques d’eau et
les jeux du jeune et tu
es aussi belle en souvenir que dans
la vraie vie et

nous sommes les seuls survivants
de la guerre
et ceci
est le dernier poème d’amour
sur la terre.

 

Patrice Desbiens Le dernier poème d’amour

En marge (extraits)

Le point essentiel, c’est que la vie essaie de vous tuer de centaines de manières différentes. Il faut être alerte, capable de réagir en une fraction de seconde.

 

Il existe une autre approche, très virile, et qui s’est montrée utile, une variante du bushido dont je me suis parfois inspiré. Elle peut sembler un peu sentimentale, mais elle a prouvé son efficacité durant presque toute l’histoire de l’humanité sur cette planète. Le point essentiel, c’est que la vie essaie de vous tuer de centaines de manières différentes. Il faut être alerte, capable de réagir en une fraction de seconde. Quand ce ne sont pas les bêtes sauvages, ce sont vos ennemis humains, vos habitudes et votre conditionnement, vos sens paresseux.

[…]

Le but est d’éliminer l’horreur. Cela nécessite un niveau d’attention élevé. Les cochons adore se vautrer dans la boue et notre psyché a un penchant pour les bains de boue. S’y vautrer est parfois apaisant. Nous préférons être abrutis plutôt qu’écrasés. Malheureusement, les diverses variantes de l’apitoiement sur soi sont les émotions les plus dangereuses que nous puissions connaître.

 

Jim Harrison En marge

Dire le souffle enfoui en nous

j’ai perdu un peu l’accès aux démesures
mais il en reste quelques mots
frappés dans des images sonores

 

du temps et un certain désespoir
car dans la rumeur urbaine on cite
tous ses efforts à survivre comme
étant des effets de fiction
ce que l’envie de création persiste à dire
c’est le souffle enfoui en nous
des paroles comme un cinéma parlant
des apparences
des montagnes
du gestuel dans les yeux
la vraie nature des effervescences
puisqu’il est possible de retenir
les scènes sur l’écran en ellipse
j’ai remonté certains fragments
j’ai perdu un peu l’accès aux démesures
mais il en reste quelques mots
frappés dans des images sonores

 

Claude BEAUSOLEILDans la matière rêvant comme d’une émeute

 

à ceux et celles qui aiment la poésie

 

À ce qui reste en nous d’humain

 

dans le doute en cas d’urgence

ou d’arrêt momentané de l’espoir

fiez-vous à votre instinct à vos désirs

pour que le regard enseigne à voir

et que la poésie fasse de la lumière

en marchant

 

aux heures de création

ouvrez la case départ

ces courants de silences magnétiques

qui montent du vide et vont à la moelle de l’os

en vous suivant jusqu’au vierge

pour purifier le cœur

dans l’épaisseur de vivre

 

maintenez ce fragile équilibre

en relevant chaque route d’intuitions

jusqu’au secret  des sources

pour la mise au monde du bonheur

 

en cas d’éphémère

suivez les jeux d’ombre et de lumière

en léguant à la force des poèmes

l’émergence des possibles

le feu intérieur qui prépare l’aurore

 

prenez position

dans la périphérie du risque en marche

choisissez le moment propice

pour laisser venir le soir aux lampes

des décrocheurs… d’étoiles

 

la poésie ne change pas

l’univers ni ne le sauve sauf que…

son passage dans votre vie

vous maintient en éveil

dans la matière des choses fragiles

 

poète ou lecteur

vous ne serez plus

tout à fait le même être

au pied des arbres

 

Robert Fortin les nouveaux poètes d’Amérique