Le poète

Je prendrai dans ma main gauche

Une poignée de mer

Et dans ma main droite

Une poignée de terre.

Puis je joindrai mes deux mains

Comme pour une prière

Et de cette poignée de boue

Je lancerai dans le ciel

Une planète nouvelle

Vêtue de quatre saisons

Et pourvue de gravité

Pour retenir la maison

Que j’y rêve d’habiter.

Une ville. Un réverbère.

Un lac. Un poisson rouge.

Un arbre et à peine

Un oiseau.

Car une telle planète

Ne tournera que le temps

De donner è l’Univers

La pesanteur d’un instant.

 

Gilles Vigneault Balises

Je t’écrirai encore demain (extrait)

Qu’as-tu connu connu au juste de l’amour? Au bord de la fin, quel bilan faisons-nous de ce qui nous a semblé alors la suprême brûlure, puis en vint une autre, et le désespoir et peut-être ainsi de suite… Ou encore nous avons choisi de durer. Qu’en est-il de ces accompagnements tenaces au fil des jours, qu’elle est la valeur de tous des ans chargé d’affections fortes, défaillantes, de désarrois haineux, de colères tenaces, de bonheurs à leur tour, d’éclats ardents, encore neufs malgré tout, d’accommodements raisonnables pour la suite de l’entreprise… Et la soif? Tu l’as connue, je crois, immensément. Un jour tu lui a donné la forme de mon être. Un jour, plutôt, ta soif a pris la forme de mon image en toi, et bien sûr cela m’était embellissant, mais cela me laissait sur ma soif. Je ne sais pas. Crois-tu que nous n’aimons que des images?

 

Geneviève Amyot Je t’écrirai encore demain

Quel amour ?

rien

ni fleuve ni musique ni bête

rien ne me consolera jamais de la misère
du sang versé par les hommes
de la tristesse des enfants
de la faiblesse des mères

ni fleur ni mort ni soleil

autour de nous la ville
succombe à l’attrait de la mort
une mort à la pointe d’argent
une mort de papier vil agenouillé
une mort dans l’âme

quel arbre quelle fleur
quel amour oh! quel amour
nous guérira de ce mal?

quel enfant ce qu’il sera demain
quel espoir audace des solitudes
nous apprendra la façon de vivre
et que tout en soit changé?

pour que l’oiseau batte dans les cœurs
la musique dans les villes
pour que l’homme naisse de la bête
la bête de la montagne
pour que surgisse de la mort le soleil

hommes je vous le prédis
les fleurs seront permises
les arbres paumes innombrables ouvertes
à la caresse
les oiseaux nicheront dans les yeux des filles
les chansons

et tout sera changé
comme on l’avait espéré
dans la solitude de nos amours

 

Paul-Marie Lapointe Quel amour

Nataq

 

Toi, tu es ce soleil aveuglant les étoiles
Quand tu parles au mourant sa douleur est si douce.
Pour trouver le ravage et tuer l’animal,

Pour trouver le refuge tu es mieux que nous tous,
Nataq.

Je dis que je ne peux rêver la vie sans toi.
J’ai la mémoire des eaux où je me suis baignée.
Maintenant que tu vis, que je rêve à la fois,
Tout mon être voudrait que tu sois le dernier,
Nataq.

Mais je ne veux pas mourir sur ce rocher accore
A la vue des autres, abusée par les dieux.
Il n’y a pas de fleurs pour jeter sur mon corps,
Et qui donc frappera le tambour de l’adieu?

Je te le redis, je te suivrai dans la fosse,
Mais je veux de la terre, ô Nataq, tu m’entends!
Si cela te convient, si la vie nous exauce,
Nous serons ensemble jusqu’à la fin des temps.

Mais je suis si inquiète, la lumlère retarde
Un peu plus chaque jour, ton silence m’opprime.
Ouvre les yeux et vois que les loups nous regardent,
Ils ont déjà choisi le moment, la victime.

Et voilà que s’échappe dans ce ciel obscurci
Le souffle du chaman étranglé de remords.
Vois! il tremble de peur et ses doigts sont noircis,
Et pendant que je t’aime, il appelle la mort.

Si la mort se hasarde où s’achève le monde
Sois certain qu’elle ne viendra pas que pour lui
Cachons bien nos blessures, elle s’en vient pour le nombre.

Ô Nataq bien-aîmé, moi, mon cœur a conclu,
Moi, je meurs de mourir dans ce funeste camp.
Oui, nous sommes perdus comme nul ne le fut,
Oui, nous sommes perdus maints encore vivants.

Ouvre les yeux et vois cette nuée d’oiseaux
A l’assaut de la mer inconnue, où vont-ils?
Moi je dis que là-bas il y a des roseaux
Allons voir, allons voir; je devine des îles

Où le jour se lève, me nourrit et se couche,
Sur des plumes divines et des cavernes sûres.
Il y aura de l’eau chaude comme ta bouche
Pour accoucher la fille et fermer sa blessure.

A ton signe, à ta voix, recueillis sous tes lances,
Des troupeaux de bisons réclamant sacrifices,
Et quand éclatera la lune d’abondance,
Des orages de fruits pour que vive ton fils.

Ton destin est le mien, nous ne mangerons plus
Nous irons frayer aux savanes intérieures,
Et tu t’enflammeras mon désir pur et nu
Que je hurle ta joie, que tu craches mon cœur.

Et si par miracle nos prières parviennent
A calmer ces dieux fous que ta douleur fascine,
Je n’accepterai pas que l’un d’eux me ramène
Où j’ai pleuré du sable et mangé des racines.

Je ne retourne pas sur les lieux anciens,
Sous les lois de guerriers débouchant aux clairières,
La mémoire brûlée, le flambeau à la main
S’il me faut retourner, je retourne à la mer.

Je suis jeune, Nataq, comme un faon dans l’aurore,
Et la vie veut de moi et voudrait que tu viennes
Réveillons la horde, je l’entends qui l’implore
Attachons les épaves aux vessies des baleines.

Nous serons les premiers à goûter aux amandes
Traversons, traversons, amenons qui le veut.
Aime-moi! Aide-moi! Mon ventre veut fendre.
Je suis pleine, Nataq, il me faudra du feu.

Richard Dejardins Tu m’aimes-tu

La Gaspésie

Y a le soleil sur la mer
Et toi au bord
Qui le regarde descendre dans l’eau

 

Y a au fond de la mer
Des montagnes, des ravins
Des villes, des cimetières
Y a des épaves dans la mer
Dans les creux
Parmi les joncs aux grands doigts

Y a des hommes dans la mer
Des femmes qui dorment
Y a des enfants dans la mer
Pour couvrir tout cela
Y a des vagues sur la mer
Buveuses de lune

Y a des écumes aussi
Des écorces, des lettres déchirées
Des fleurs à la dérive
Y a des oiseaux au-dessus de la mer
Des grands oiseaux blancs
Avec des yeux comme des gouttes d’eau

Des oiseaux sans voix
Qui tournent en rond le bec ouvert
Qui piquent soudain dans les flots immenses
Les ailes collées le long du corps comme deux bras
Qui bruissent en s’égouttant

Y a des grèves autour de la mer
Des coquillages et du sel
Et de vieux marins qui ne voguent plus
Qu’on a débarqués mais qui sont repartis
Dans des voyages sans escale

Y a le soleil sur la mer
Et toi au bord
Qui le regarde descendre dans l’eau

 

Félix Leclerc La Gaspésie

les nouveaux poètes d’Amérique (extraits)

[…]

voici le jour venir

voici la nuit qui passe

laisse à tes morts la chance

de prouver que tu existes

laisse aux ombres le sommet

que tu partages avec l’espace

 

je ne crains pas de t’inventer

une autre Amérique

avec des yeux d’aube

qui regardent la terre tourner

pain d’encre dans l’espace

 

mon cœur s’est purifié

aux yeux de toutes soifs

je t’offre une tendresse

et l’ambre du mystique

pour ton corps nettoyé du sel

sur tes blessures

 

l’eau veille aux vies dans l’œil

impalpable mystère

en moi meurt le mortel

nous sommes d’ici tous

vierges poussières d’étoiles

sur un miroir fondant

 

 

Robert FORTIN les nouveaux poètes d’Amérique

Dire le souffle enfoui en nous

j’ai perdu un peu l’accès aux démesures
mais il en reste quelques mots
frappés dans des images sonores

du temps et un certain désespoir
car dans la rumeur urbaine on cite
tous ses efforts à survivre comme
étant des effets de fiction
ce que l’envie de création persiste à dire
c’est le souffle enfoui en nous
des paroles comme un cinéma parlant
des apparences
des montagnes
du gestuel dans les yeux
la vraie nature des effervescences
puisqu’il est possible de retenir
les scènes sur l’écran en ellipse
j’ai remonté certains fragments
j’ai perdu un peu l’accès aux démesures
mais il en reste quelques mots
frappés dans des images sonores

 

Claude BEAUSOLEILDans la matière rêvant comme d’une émeute