Ravir: les visages

[…]

À coups de griffe sur la dure matière

le Menuisier creuse la surface

du monde, entame la chair

fouille les poches du temps

 

La tête appuyée contre l’échafaud

il pense: me déguiser en dieu

danser dans les mains du désordre

jusqu’à la pierre, jusqu’à la boue

[…]

 

Hélène Dorion Ravir: les lieux

 

Le poème de ce jour: J’ai donc parcouru…d’Hélène Dorion

J’habitai la lumière de chaque chose

et l’ombre qui témoigne de son passage.

 

J’ai donc parcouru le chemin du monde

qui, de l’argile à l’or, va

d’une mer à l’autre, relie l’entière Terre.

 

J’ai regardé monter la marée, l’ai vue redescendre ;

j’ai appris la leçon du souffle

su que l’envers et l’endroit sont mêmes

et ainsi, leçons d’amour et de vérité.

 

À la céleste géométrie, mon corps fut accordé.

Entre le Tigre et l’Euphrate, j’entendis l’oracle.

Temples, pyramides, je visitai ;

lu tous traités de Terre et de Ciel.

 

Sur le monde, j’ai fermé les yeux

et vu le monde : racine et branche et bourgeon

— l’invisible, au cœur du visible, qui agit.

Fermant les yeux, j’ai vu, et touché

étant touchée : telles feuille et marée.

 

La Terre était ronde, et ronde, notre danse.

Les mondes étaient pluriels, le temps

venait de leur simultanéité.

 

Sur le grand balancier du voyage

mes trois destins reposaient ;

chaque jour Serpent, Corneille, Araignée

en mesuraient l’équilibre.

 

Il me fut offert de me recueillir

et — sans réponse — de vivre.

J’habitai la lumière de chaque chose

et l’ombre qui témoigne de son passage.

 

À cette heure où la lune se lève à l’est

alors qu’au revers retombe le soleil

d’une saison à une autre, je tourne

dans cette histoire de l’Un et du Multiple

où germe comme grain et la fonde

toute minuscule, la vie.

 

Hélène Dorion, « J’ai donc parcouru… », Portraits de mer, Paris, Éditions de la Différence, 2000

 

©2000 Éditions de la Différence et Hélène Dorion