Remous

Fuis cette onde placide

Où s’ébat trop de ciel;

Je saurai de mon ventre flude

T’arracher au soleil. Je saurai,

Tes jambes à mes jambes sœurs

Et ton cœur enserré de mes bras,

Épuiser l’ultime paysage

Du dernier souvenir.

 

Ta nuit seule en ma nuit;

Ton âme flétrie à mon agonie;

Ta musique ardente morte à mon long silence:

Je glisserai sur toi mes lentes caresses d’algues…

Et dans les conques nouvelles de ta bouche et tes yeux

J’éterniserai

La mortelle douceur de mon baiser

Et de mes larmes.

 

Alfred DesRochers  Voie d’eau

Poèmes en feu

Mes désirs ont gravé des fleurs de marbre
Dans les vagues insensibles

 

Ruines de mes idoles
Frayeur de mon espoir insensé
Je sens la terre et le ciel vibrer en moi
Tous les hommes habitent ensemble
Les portails de mon cœur

Les hommes n’ont plus besoin de dieux
Mon cœur est maître de cette mer
Immense et rageuse
Mes désirs ont gravé des fleurs de marbre
Dans les vagues insensibles

Sans crainte ni regret
J’ai joué le drame de chaque âme
Le dur horizon me serre encore les yeux
Et sur des neiges éternelles
Au pied de l’autre aurore

J’ai brûlé tous les poèmes de l’homme.

 
Gatien Lapointe, Jour malaisé

Dire le souffle enfoui en nous

j’ai perdu un peu l’accès aux démesures
mais il en reste quelques mots
frappés dans des images sonores

 

du temps et un certain désespoir
car dans la rumeur urbaine on cite
tous ses efforts à survivre comme
étant des effets de fiction
ce que l’envie de création persiste à dire
c’est le souffle enfoui en nous
des paroles comme un cinéma parlant
des apparences
des montagnes
du gestuel dans les yeux
la vraie nature des effervescences
puisqu’il est possible de retenir
les scènes sur l’écran en ellipse
j’ai remonté certains fragments
j’ai perdu un peu l’accès aux démesures
mais il en reste quelques mots
frappés dans des images sonores

 

Claude BEAUSOLEILDans la matière rêvant comme d’une émeute

 

à ceux et celles qui aiment la poésie

 

À ce qui reste en nous d’humain

 

dans le doute en cas d’urgence

ou d’arrêt momentané de l’espoir

fiez-vous à votre instinct à vos désirs

pour que le regard enseigne à voir

et que la poésie fasse de la lumière

en marchant

 

aux heures de création

ouvrez la case départ

ces courants de silences magnétiques

qui montent du vide et vont à la moelle de l’os

en vous suivant jusqu’au vierge

pour purifier le cœur

dans l’épaisseur de vivre

 

maintenez ce fragile équilibre

en relevant chaque route d’intuitions

jusqu’au secret  des sources

pour la mise au monde du bonheur

 

en cas d’éphémère

suivez les jeux d’ombre et de lumière

en léguant à la force des poèmes

l’émergence des possibles

le feu intérieur qui prépare l’aurore

 

prenez position

dans la périphérie du risque en marche

choisissez le moment propice

pour laisser venir le soir aux lampes

des décrocheurs… d’étoiles

 

la poésie ne change pas

l’univers ni ne le sauve sauf que…

son passage dans votre vie

vous maintient en éveil

dans la matière des choses fragiles

 

poète ou lecteur

vous ne serez plus

tout à fait le même être

au pied des arbres

 

Robert Fortin les nouveaux poètes d’Amérique

L’enfant que j’étais

Il ne reste de l’incendie de l’enfance

Qu’une pierre brûlée

Et cette chose qui me regarde parfois de ses yeux nocturnes,

Petite ombre

Dans le paysage suppliant,

L’enfant là-bas, l’enfant que j’étais, peut-être…

 

Marie-Claire Blais Pays voilés

Le réveil

Depuis des heures,

Le soleil dort dans tes cheveux.

 

Ton corps nageait

Au fond des mers,

Frôlant les poissons translucides

Et les coquillages du rêve.

 

Les flots crieurs

T’ont déposée

Sur une grève tout en feu

Où le jour maintenant te guette.

 

Depuis des heures,

Le soleil dort dans tes cheveux.

 

Éloi de Grandmont Premiers secrets

Portulan

la terre me parut partout ailleurs

alors j’ai profondément désiré ce voyage

 

j’arrive de plus loin qu’on ne pense

et ça n’est pas pour en rester là

 

déserter le bout du monde de ma naissance

et les horizons qui doivent arriver,

 

ne rien savoir de mes pas effeuillés

puis revenir au premier village

par l’autre bout du monde

sans reconnaître le clocher

en arriver un jour à croire

que la terre n’est pas ronde,

après l’avoir contournée…

 

Pierre Perrault Portulan