L’Outre-vie

 

Traverser l’opacité du silence et inventer nos existences, nos amours, là où il n’y a plus de fatalité d’aucune sorte. 

 

L’outre-vie c’est quand on n’est pas encore dans la vie, qu’on la regarde, que l’on cherche à y entrer ; On n’est pas morte mais déjà presque vivante, presque née, en train de naître peut-être, dans ce passage hors frontière et hors du temps qui caractérise le désir. Désir de l’autre, désir du monde. Que la vie jaillisse comme dans une outre gonflée. Et l’on est encore loin. L’outre-vie comme l’outre-mer ou l’outre-tombe. Il faut traverser la rigidité des évidences, des préjugés, des peurs, des habitudes, traverser le réel obtus pour entrer dans une réalité à la fois douloureuse et plus plaisante, dans l’inconnu, le secret, le contradictoire, ouvrir ses sens et connaître. Traverser l’opacité du silence et inventer nos existences, nos amours, là où il n’y a plus de fatalité d’aucune sorte.

 

Marie Uguay, Signe et rumeur

 

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Voilà qu’un peuple apprend à se mettre debout

De la musique à mes oreilles….

 
Tu es beau mon pays tu es vrai avec ta chevelure de fougères
et ce grand bras d’eau qui enlace la solitude des îles
Tu es sauvage et net de silex et de soleil
Tu sais mourir tout nu dans ton orgueil d’orignal roulé dans les poudreries aux longs cris de sorcières l…]

Ô glaise des hommes et de la terre comme une seule pâte
qui lève et craquelle

Lorsque l’amande tiédit au creux de la main et songeuse en
sa pâte se replie

Lorsque le museau des pierres s’enfouit plus profond dans
le ventre de la terre
Lorsque la rivière étire ses membres dans le lit de la savane
Et frileuse écoute le biceps des glaces étreindre le pays sauvage

Voici qu’un peuple apprend à se mettre debout
Debout et tourné vers la magie du pôle debout entre trois
océans
Debout face aux chacals de l’histoire face aux pygmées de
la peur
Un peuple aux genoux cagneux aux mains noueuses tant il
a rampé dans la honte
Un peuple ivre de vents et de femmes s’essaie à sa nouveauté

Jacques BRAULT, Suite fraternelle

 

À ce qui reste en nous d’humain

 

[…]

seuls les voyages

qui commencent par des hasards

au-dedans de nous

débouchent sur des mystères

au détour de l’infime et de l’immense

 

nous sommes l’étoile filante

d’un autre espace de ce monde

un flambeau d’incertitude

un bel accident dans l’éveil

de quelques mots répétés

pour calmer la blessure

 

Robert Fortin,  extrait de Les nouveaux poètes d’Amérique

canons (extraits)

quand la vie recommence

dans ce voyage au bout de soi-même

les mots surgissent de la bouche

comme des matins sur le souffle des lèvres

[…]

pour écrire dans la lumière

il faut tuer toutes les guerres en soi

ses propres guerres idiotes

les miroirs de l’orgueil n’ont jamais eu d’odeur

on ne se bat que contre soi

happé par les vides et les pleins

dans la densité des choses

[…]

chacun de mes gestes me guide

vers un certain éblouissement

vers ce lieu où lumière et ombre

témoignent du poème

 

de toute façon la grâce a toujours parlé

avec la fragilité de l’argile

quand la vie recommence

dans ce voyage au bout de soi-même

les mots surgissent de la bouche

comme des matins sur le souffle des lèvres

 

Robert Fortin canons

La marche à l’amour

[…]

Puis les années m’emportent sens dessus dessous

je m’en vais en délabre au bout de mon rouleau

des voix murmurent les récits de ton domaine

à part moi je me parle

que vais-je devenir dans ma force fracassée

ma force noire du bout de mes montagnes

pour voir à jamais je déporte mon regard

je me tiens aux écoutes des sirènes

dans la longue nuit effilée du clocher de

Saint-Jacques

et parmi ces bouts de temps qui halètent

me voici de nouveau campé dans ta légende

tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges

les chevaux de bois de tes rires

tes yeux de paille et d’or

seront toujours au fond de mon cœur

et ils traverseront les siècles

 

Gaston Miron,  extrait de L’homme rapaillé 

 

 

 

Quelquefois il m’arrive de ne plus chercher

et de trouver que la pluie sent

notre entrée en ce monde

 

Le printemps revient avec ses airs doucereux

ses giboulées de larmes ses crottes de chien

parfois je me fais du bien en me disant

que je suis tanné d’être un humain

 

Ce qui est plus vrai

c’est que je suis encore assez ingénu

pour croire qu’en marchant seul

la nuit dans les ruelles

je vais trouvé un poème

par lequel on m’aimera

 

Sauf que je marche de moins en moins

dans ce que trop nomment la vraie vie

pour la simple et élevante raison

d’être complètement persuadé que

certains oiseaux ont une meilleure vie

 

Quelquefois il m’arrive de ne plus chercher

et de trouver que la pluie sent

notre entrée en ce monde

 

Alors je vais réveiller l’amour

je lui fais ce qu’il est

quelques gestes d’anti-mort

une salive sans mot

un crève-habitude

 

José Acquelin

Main d’oeuvre

La main saigne au cœur du faire

la main traverse l’épreuve

la main signe à l’encre noire

et creuse sa ligne de vie sur le cuivre verni.

 

Main de gloire couronnée d’agates

main de taille et de coupe

main de cisaille et de burin

main de berceau

main de plomb pour suivre l’œil vif

main pour prendre et donner à voir

main de pierre calcaire où s’inscrit la mémoire

main forte d’ombres et d’éclairs

main à la roue libre

main à l’étoile

main ferme sur la gouge cherchant

dans le fil du poirier le fruit du hasard

main d’écarts et d’estompes

main d’oubli sur l’établi où reposent les outils fatigués

main de repentirs

main de retouches et de rehauts

main haute sur la feuille vierge

main de belles lettres

main de chiffres et de signature

main de maître.

 

La main suit la vie à la trace

la main trace la vie et modèle sa face

rien ne s’efface aujourd’hui.

 

Roland Giguère