Amour délice et orgue

Amour délice et orgue

pieds nus dans un jardin d’hélices

hier j’écrivais pour en arriver au sang

aujourd’hui j’écris amour délice et orgue

pour en arriver au coeur

par le chemin le plus tortueux

noueux noué

chemin des pierres trouées

pour en arriver où nous en sommes

pas très loin

un peu à gauche de la vertu

à droite du crime

qui a laissé une large tache de rouille

sur nos linges propres tendus au soleil

pour en arriver où

je me le demande

pour en arriver à l’anti-rouille

amour délice et orgue

ou pour en arriver au coeur tout simplement?

tout simplement

 

Roland Giguère Forêt vierge folle

 

Peace & coeur

P.S

Le poème de ce jour: Hymne au vent du Nord, d’Alfred DesRochers

Hymne au vent du Nord

Ô Vent du Nord, vent de chez nous, vent de féerie,

Qui vas surtout la nuit, pour que la poudrerie,

Quand le soleil, vers d’autres cieux, a pris son vol,

Allonge sa clarté laiteuse à fleur de sol ;

Ô monstre de l’azur farouche, dont les râles

Nous émeuvent autant que, dans les cathédrales,

Le cri d’une trompette aux Élévations ;

Aigle étourdi d’avoir erré sur les Hudsons,

Parmi les grognements baveux des ours polaires ;

Sublime aventurier des espaces stellaires,

Où tu chasses l’odeur du crime pestilent ;

Ô toi, dont la clameur effare un continent

Et dont le souffle immense ébranle les étoiles ;

Toi qui déchires les forêts comme des toiles ;

Vandale et modeleur de sites éblouis

Qui donnent des splendeurs d’astres à mon pays,

Je chanterai ton coeur que nul ne veut comprendre.

C’est toi qui de blancheur enveloppes la cendre,

Pour que le souvenir sinistre du charnier

Ne s’avive en notre âme, ô vent calomnié !

Ta force immarcescible ignore les traîtrises :

Tu n’as pas la langueur énervante des brises

Qui nous viennent, avec la fièvre, d’Orient,

Et qui nous voient mourir par elle, en souriant ;

Tu n’es pas le cyclone énorme des Tropiques,

Qui mêle à l’eau des puits des vagues d’Atlantiques,

Et dont le souffle rauque est issu des volcans ;

Comme le sirocco, ce bâtard d’ouragans,

Qui vient on ne sait d’où, qui se perd dans l’espace,

Tu n’ensanglantes pas les abords de ta trace ;

Tu n’as jamais besoin, comme le vent d’été,

De sentir le tonnerre en laisse à ton côté,

Pour aboyer la foudre, en clamant ta venue.

Ô vent épique, peintre inouï de la nue,

Lorsque tu dois venir, tu jettes sur les cieux,

Au-dessus des sommets du nord vertigineux,

Le signe avant-coureur de ton âme loyale :

Un éblouissement d’aurore boréale.

( … )

 

DesRochers, Alfred, « Hymne au vent du Nord », À l’ombre de l’Orford, Montréal, Fides, 1948

 

Le poème de ce jour: J’ai donc parcouru…d’Hélène Dorion

J’habitai la lumière de chaque chose

et l’ombre qui témoigne de son passage.

 

J’ai donc parcouru le chemin du monde

qui, de l’argile à l’or, va

d’une mer à l’autre, relie l’entière Terre.

 

J’ai regardé monter la marée, l’ai vue redescendre ;

j’ai appris la leçon du souffle

su que l’envers et l’endroit sont mêmes

et ainsi, leçons d’amour et de vérité.

 

À la céleste géométrie, mon corps fut accordé.

Entre le Tigre et l’Euphrate, j’entendis l’oracle.

Temples, pyramides, je visitai ;

lu tous traités de Terre et de Ciel.

 

Sur le monde, j’ai fermé les yeux

et vu le monde : racine et branche et bourgeon

— l’invisible, au cœur du visible, qui agit.

Fermant les yeux, j’ai vu, et touché

étant touchée : telles feuille et marée.

 

La Terre était ronde, et ronde, notre danse.

Les mondes étaient pluriels, le temps

venait de leur simultanéité.

 

Sur le grand balancier du voyage

mes trois destins reposaient ;

chaque jour Serpent, Corneille, Araignée

en mesuraient l’équilibre.

 

Il me fut offert de me recueillir

et — sans réponse — de vivre.

J’habitai la lumière de chaque chose

et l’ombre qui témoigne de son passage.

 

À cette heure où la lune se lève à l’est

alors qu’au revers retombe le soleil

d’une saison à une autre, je tourne

dans cette histoire de l’Un et du Multiple

où germe comme grain et la fonde

toute minuscule, la vie.

 

Hélène Dorion, « J’ai donc parcouru… », Portraits de mer, Paris, Éditions de la Différence, 2000

 

©2000 Éditions de la Différence et Hélène Dorion